Ville champignon, ville sans pignon sur rue

A Calgary, il y a une expression que l’on retrouve régulièrement dans les journaux, les émissions, les débats politiques et les discussions de la vie de tous les jours… Une expression qui divise — ce qui est rare pour le Canada. Il s’agit de l’expression « urban sprawl », ou « étalement urbain en bon français ». Imaginez une ville qui fait sept fois la superficie de Paris intramuros, mais avec deux fois moins d’habitants. Le tout avec une croissance démographique à deux chiffres : +12% de population supplémentaire rien qu’entre 2009 et 2013 — parmi lesquels vos serviteurs. 

À Calgary, l’aménagement urbain est un sujet très sensible. En quelques décennies, la croissance démographique a explosé, alimentée par le développement des activités de l’industrie pétrolière — cette dernière ayant fait de la ville son siège sociale. Entre 1984 et 2013, la population a été quasiment multipliée par deux (1984 : 620 692 ; 2013 : 1 149 550).

Et comme dans beaucoup de villes Nord Américaines, le modèle du développement urbain a été celui de la « suburb » (« banlieue pavillonnaire ») avec des maisons individuelles de plus en plus grandes au fil des années, équipées de double-garages et jouxtées de jardins privatifs. Ces banlieues s’étalent autour du Downtown (centre-ville) qui concentre les activités économiques dans de grandes tours qui rivalisent de forme, de taille et de noms. Les banlieues s’étalent à perte de vue, et ce qui formait la limite de la ville il y a vingts ans, se retrouve maintenant dans la « petite couronne » du Downtown. La vidéo ci-dessous retrace la spectaculaire croissance de la ville entre 1892 et 2016.

Ce genre de développement promouvant une très faible densité et le « mode de vie » américain, est loin d’être soutenable. Imaginez l’empreinte au sol ! Le changement d’affectation des sols modifie l’écoulement des eaux de pluie (et de neige) et empiète sur le territoire des coyotes et autres animaux des prairies (heureusement les bisons sauvages ont tous été exterminés depuis longtemps). Cliquez ici pour voir une petite vidéo poétique courte et percutante retraçant l’étalement urbain de Calgary.

Et puis pour se déplacer au sein de chaque banlieue, d’une banlieue à une autre ou pour aller jusqu’au centre ville, il faut emprunter une voiture, du fait de la technique du cul-de-sac (en français dans le texte, prononcez « cou-dé-saque »). Le zonage urbain ne prévoit par ailleurs aucune mixité : la fonction résidentielle de la ville est nettement séparée de la fonction commerciale. Résultat : pour aller faire ses courses et autre emplettes, point ou peu de commerces de proximités, mais souvent une autoroute à emprunter pour se retrouver dans un mall — centre commercial — dont l’ambiance dénaturalisée vous fait perdre la notion du temps.

Cependant, depuis quelques années, la ville de Calgary tente de corriger le tir en promouvant les transports en commun (extension des deux lignes de tramway existantes, discussion sur des pistes cyclables protégées dans le centre ville, projet de créer une troisième ligne de tramway) et en densifiant les quartiers à proximité des transport en commun. Par exemple, notre quartier, Sunnyside, a vu ces deux dernières années la démolition d’un certain nombre de petites maisons individuelles pour les remplacer par de petits immeubles de quatre à cinq étages. Du coup, cela crée plus de vie dans le quartier : les commerçants ont plus de clientèle, les gens délaissent leur voiture et préfèrent marcher dans la rue et emprunter les transports en commun.

Autre problème soulevé par l’étalement urbain : sa voracité en infrastructures et en services, et donc en argent. Pour chaque nouvelle banlieue construite, ce sont également de nouvelles infrastructures et services que la ville doit financer, depuis la collecte des déchets, jusqu’à la construction de nouvelles casernes de pompiers et d’hôpitaux (dont le radius d’intervention est règlementé) en passant par le service de déneigement et d’entretien de la chaussée, l’extension des canalisations et des lignes de distributions. Il faut également inclure la construction d’écoles, l’éclairage publique et tout autre bien commun.

Certes cela est vrai pour tout nouveau développement. Mais toute la différence réside dans la notion d’économie d’échelle: collecter les déchets d’un immeuble de plusieurs habitations revient moins cher que de parcourir des centaines de kilomètres de petites rues pavillonnaires. De même, entretenir une canalisation alimentant un immeuble de plusieurs habitations revient moins cher que la maintenance d’un réseau capillaire de canalisation. Du coup, chaque nouvelle extension à faible densité coûte cher à la ville. D’autant plus cher que les revenus générés par les lotissements pavillonnaires – à travers la taxes locales – ne compensent pas les surcoûts. Encore une fois, une ville tire plus de revenue de sa taxe sur la propriété lorsque les habitations sont denses, plutôt que disséminées… A cause de ce déséquilibre entre coût de l’étalement urbain et faibles revenus, la ville de Calgary prévoit un fort déficit dans son budget pour les années à venir — jusque 7 milliard de dollars d’ici 2021 (voir Calgary Long Range Financial Plan, p. 24).

Enfin, les banlieues excluent — et ce, de deux façons. Premièrement, la construction de ces banlieues fait en sorte d’exclure les Calgariens qui n’y habitent pas, que ce soit par des marques physiques pour marquer une frontière ou bien par la privatisation de certains services comme les quartier de Bonavista Lake ou McKenzie au sud de Calgary. Ces deux quartiers bénéficient chacun d’un lac artificiel (patinoire en hiver, lien de promenade et de baignade en été) qui n’est accessible qu’aux membres payant leur cotisation… et habitant le quartier. Une forme moderne de ségrégation spatiale en somme.

Deuxièmement, la banlieue version nord-américaine exclue socialement ceux qui y habitent. Il n’y a peu de possibilités d’interagir socialement avec l’extérieur puisque il n’y a ni commerce ni personne dans la rue. Et que tout déplacement se fait de façon anonyme, à travers la voiture. Dans les banlieues très peu de lieux publics où socialiser : pas de café avec terrasse, pas de rue commerçante… En plus il faut compter un bon trois-quart d’heure de voiture entre la limite sud et la limite nord de la ville (quand il n’y a pas de bouchons bien sûr). Sortir voir des amis qui habitent l’autre bout de la ville relève parfois de l’expédition.

Pour comprendre la banlieue nord américaine et son impact social, je recommande deux films: American Beauty de Sam Mendez (un exemple plutôt extrême comparé à Calgary) et The Radiant City, à propos de la ville de Calgary (voir ci-dessous).

Un grand merci à notre ami Grant, Ontarien de naissance et Calgarien d’adoption. Toujours au fait des derniers développements urbains, je lui dois plusieurs vidéos reprises dans cet article.

  1. Olivier dit :

    On a le même problème à Ahuy, où je vis actuellement ! Enfin l’échelle est un peu différente puis qu’il s’agit de construire 600 nouveaux logements, mais qui vont doubler le nombre d’habitants du village…

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