Un an déjà !

Il y a dix petits jours, ça faisait tout pile un an qu’on a posé nos valises en Alberta. Je nous vois encore débarquant à l’aéroport de Calgary, engoncés dans nos frêles manteaux parisiens, pendant que dehors soufflait un froid de gueux -30°C (la pire vague de froid jamais connue en un an). Un an plus tard, nous sommes toujours là, bien décidés à jouer les prolongations.

Cette première année est passée à la vitesse grand V. C’est que chaque nouvelle journée apportait son lot de découvertes, de rencontres, de nouvelles idées de ballades et d’endroits à découvrir. Un an plus tard, nous avons clairement nos repères dans cette ville tentaculaire. Mais toujours mille idées de choses à découvrir dans cette ville particulièrement jeune et vivante. Pour peu, nous commencerions à nous sentir Calgariens… à défaut de se sentir Canadiens.

En effet, nous avons l’impression que notre expérience, jusque ici, est davantage calgarienne que canadienne. Bien sûr, une explication générique est que le Canada est vaste et que les provinces Atlantiques diffèrent par bien des aspects des provinces des Prairies (4 000 km plus à l’ouest), qui elles-mêmes ont des climats et modes de vie bien différents de l’Ontario ou de la Colombie britannique. Mais la quatrième ville canadienne semble avoir une identité bien à part, qui la différencie de ses consoeurs (Toronto, Montréal, Vancouver). Plus jeune, beaucoup plus riche, beaucoup plus cosmopolite, davantage américanisée… et ensoleillée aussi. Nos collègues et amis sont néerlandais, marocains, turcs, serbes, bosniaques, iraniens, indiens, chinois, américains.. et bien sûr canadiens, issus du Québec, de l’Ontario, de l’Alberta… ou immigrants récents. Au travail comme dans la rue, on y entend tous les accents, on y côtoie toutes les cultures et toutes les senteurs.

Calgary, c’est un peu une tour de Babel en construction. Un pur produit de la mondialisation qui attire des travailleurs du monde entier avec son économie-qui-ne-connait-pas-la-crise dopée aux schistes bitumineux. Certains y viennent pour travailler dur et nourrir une famille à l’autre bout du monde. D’autres sont des travailleurs du secteur pétrolier et y posent leurs valises pour quelques années comme ils l’ont fait avant en Norvège, en Libye ou au Niger. D’autres, jeunes comme nous, ont senti les opportunités qu’offre cette ville vibrante. Mais tous partagent cette ville et apportent — parfois malgré eux — leur pierre à cette tour de Babel. La solidité de la tour en construction est une autre question. Nous nous interrogeons souvent sur le sens de cette grande entreprise et ne manquons pas de partager nos interrogations avec les gens que nous rencontrons. Quel est le sens de cette mono-économie bâtie sur l’exploitation de pétrole non-conventionnel ? Ce qui nous surprend chez certains, c’est la (prétendue) absence de conscience et de réflexivité sur ce qui se joue ici en termes d’enjeux environnementaux et climatiques. Ceux-là, nous les appelons « les petits soldats de la mondialisation » — aujourd’hui à Calgary, demain en Afrique ou en Australie, peu importe vraiment où tant que l’on conserve son petit confort. D’autres, à défaut d’avoir des solutions, partagent nos interrogations. Et n’en sont pas moins empêtrés dans la même schizophrénie que la nôtre — oui, nous circulons tous les week-ends en voiture ; oui, nous faisons nos courses à Superstore plutôt que dans l’épicerie (bio) voisine ; non, nous n’avons pas de lombriscope ni de composte dans notre cour. Mais nous découvrons également plein d’initiatives citoyennes cherchant à construire des alternatives locales. C’est peut-être là l’un des points forts de notre expatriation : à nos yeux, il se passe quelque chose dans cette ville, quelque chose qui relève du malaise de la mondialisation, de notre société un peu trop consumériste, de notre modèle basé sur la consommation de resources non renouvelables. Non pas que Calgary en soit un acteur plus affirmé que les autres, mais elle en est un témoin pour sûr, à l’articulation des contradictions et des enjeux globaux et locaux.

Calgary est un petit village au million d’habitants où nous avons trouvé nos habitudes, déniché les bonnes adresses, dégoté nos petits restaurants préférés. Mais surtout, nous y avons changé nos habitudes. Acheter seconde-main est désormais un réflexe. Le sport occupe une place de choix dans l’emploi du temps de la semaine (basket le lundi, volley le jeudi, natation le vendredi, ski de fond ou de piste de temps en temps le weekend). Et nous cuisinons quasi-quotidiennement nos petits plats européens que nous dégustons ensuite au déjeuner.

Je le disais en préambule, la routine n’est pas encore là. C’est qu’il y a encore mille choses qui nous étonnent au quotidien et n’ont pas fini de nous étonner. Le fait qu’on ne puisse pas régler la pression de l’eau sous la douche reste à nos yeux une énigme non résolue. Entendre les Canadiens s’excuser 50 fois par jour — « Sorry, we are sorry » pourrait être leur hymne national ! Ou le fait, à l’inverse, qu’ils laissent leur politesse à la portière de leur voiture — sauf quand ils voient passer un piéton. Le service au restaurant nous apparaît régulièrement comme une escroquerie — pas toujours envie de laisser les 15% réglementaires de pourboire au serveur alors qu’il n’a eu de cesse de vous interrompre dans vos discussions avec vos amis et de vous pousser à consommer toujours plus.. et augmenter son pourboire en conséquence. Voir les Canadiens faire leur jogging par -20°C sous la neige n’a pas fini de nous donner des frissons. Enfin, la diplomatie des Canadiens au quotidien, ou plutôt leur smoothitude, est vraiment quelque chose d’émerveillant pour notre tempérament au sang chaud tout bien latin — ici les relations sont fluides, lisses, jamais rien ne grippe… du moins en façade !

Et puis aussi.. les magnifiques paysages des Rocheuses, le ski de fond sur les terrains de golf au coeur de Calgary, le patin à glace sur un bras gelé du Bow, les ballades en raquettes dans les grandes étendues sauvages, le retour du printemps et des descentes en rafting de la rivière, le camping dans la montagne, les barbecues sur la terrasse, les virées en canoë — sans oublier notre superbe bande d’amis… je crois que nous avons encore mille raisons de rester à Calgary !

Mais la mille-et-unième raison, c’est parce que Aïda a été acceptée en doctorat à l’Université de Calgary, département de géographie. Au programme, l’étude de l’appropriation de la transition énergétique des villes par ses habitants. De mon côté, je travaille toujours à l’université sur un passionnant projet de modélisation du système énergétique du Canada.

Ps : Trois jours avant Noël, nous avons reçus nos visas, valables jusqu’en novembre 2015… ce qui vous laisse largement le temps de traverser l’Atlantique (+ une bonne partie du Canada) pour venir nous voir !

  1. corinne dit :

    Bravo à vous deux pour cette intégration et pour ces un an de posts de blog qui, oui, oui, nous donnent envie de venir découvrir cette partie du Canada si méconnue en France. Joeyxu anniversaire Benjamin et Aida ! et encore bravo à Aida pour le doctorat !

  2. corinne dit :

    tout emmêlé mais c’est bien joyeux que doit être l’anniversaire !

  3. Dr. CaSo dit :

    Félicitations pour le doctorat, c’est génial :) Le reste aussi, d’ailleurs… Est-ce qu vous avez déjà visité l’autre grande ville un peu plus au nord (je parle bien sûr de Red Deer… heu… presque ;))? Vous y êtes toujours invités, j’ai une chambre d’amis qui vous attend!

  4. Benjamin dit :

    Merci-merci Dr. CaSo ! :))
    Oui, nous avons passé un week-end dans cette autre ville à l’automne, fort différente de Calgary, mais avec un certain charme — en particulier le campus universitaire que nous avons trouvé bien plus sympa, accueillant et authentique que celui de Calgary.
    De même, si tu es de passage sur Calgary, sache que nous avons une chambre d’amis prête à t’accueillir dans notre petit appartement de Sunnyside :)

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