Les pieds dans l’eau, le coeur au chaud

Depuis quelques semaines flottait dans l’air de Calgary une odeur de vacances: retour des beaux jours,  ouverture des terrasses, lancement de la saison des barbecues… Mais c’était sans compter avec le mois de juin, aussi surnommé le mois de la mousson. Un mois de juin dont les excès ont relégué aux oubliettes les inondations de 2005.

Après un hiver long et neigeux, le printemps était arrivé. En Alberta, le printemps commence toujours par une sécheresse. En mai dernier, une interdiction formelle de faire des feux avait même été décrétée pour empêcher les broussailles et l’herbe sèche des collines de s’enflammer. Après la sécheresse, le printemps se fait tropical : le mois de juin apporte son lot d’humidité. En moins de deux semaines les paysages se trouvent transfigurés et explosent de verdure. Et la semaine dernière, la ville se préparait déjà à recevoir l’été, qui s’ouvre chaque année par le Stampede – un des plus grand spectacle et concours de rodéo en Amérique du Nord.

Il est habituel que le niveau de la rivière Bow soit toujours très élevé en cette période de l’année du fait de la fonte des glaces en amont et des violentes pluies de montagne. Mais cette année, le mois de juin a décidé de faire des siennes et de pousser les limites du lit du Bow, pour voir un peu ce qui allait se passer.

Le jeudi matin, les informations matinales signalaient de violentes inondations à Banff et Canmore, deux villes de montagne en amont de la rivière. Le jeudi après-midi, c’était le branle-bas de combat à Calgary: les inondations allaient toucher la ville.

Pour nous tenir au courant des dernières nouvelles, les « réseaux sociaux » (comme Twitter et Facebook) nous ont été précieux. En effet, les sites officiels de la ville et de la police de Calgary ont vite été saturés et il était impossible d’accéder aux cartes des évacuations révisées toutes les heures, alors que, sur Twitter, le mot clé #yycflood permettait d’avoir toutes les informations en temps réel (en particulier celles de la ville de Calgary et de la Police). Nous pouvions même connaître les endroits où l’eau montait le plus vite, photos des internautes à l’appui.

Jeudi soir : le Bow monte de manière inquiétante

Jeudi soir : le Bow monte de manière inquiétante

Jeudi après-midi, six quartiers de Calgary devaient être évacués immédiatement. Le jeudi soir, à 19h, c’était six autres quartiers qui étaient ajoutés à la zone d’évacuation… dont la partie Est de Sunnyside, notre quartier. Un peu plus tard, Hillhurst, l’autre quartier qui nous borde à l’ouest était concerné à son tour. La suite n’est qu’une histoire d’une grosse tenaille qui n’a eu de cesse de se refermer sur le bloc où nous habitons. En allant nous coucher un peu après 23h, nous ne nous doutions pas vraiment que c’était notre tour, et qu’il nous fallait partir aussi. Alors que nous venions de finir de voir Ascenseur pour l’échafaud avec Belgacem et que nous étions couché depuis une demi-heure, Nic et Josh – deux amis habitant à un bloc de nous – sont venus sonner à notre porte pour nous annoncer l’évacuation imminente de Sunnyside au complet…  Les duvets, les tapis de sols, les habits, tout était prêt dans la voiture. Direction Grant, qui nous accueille pour la nuit.

Le vendredi matin, le Bow, d’habitude aux alentours de 170 m3 par seconde en cette période de fonte des neiges affichait une furie de plus de 700 m3 par seconde. Sur l’Elbow, affluent du Bow dans une vallée encaissée, la situation n’était guère mieux. Pire : le barrage construit sur le Glenmore pour alimenter Calgary en eau potable débordait de toute part. Cette situation ne nous a pas dissuadé de retourner chez nous pour vérifier l’état de l’immeuble (les pieds toujours au sec) puis d’enfourcher nos vélos sous la pluie battante pendant trois heures pour explorer cette ville en état d’urgence, sur des sentiers que nous connaissions biens mais qui nous paraissaient comme inconnus. Alors que les piétons sont chose rare à Calgary, des centaines de badauds aussi curieux que nous sont sortis braver la pluie battante et le sentiment d’urgence pour redécouvrir leur ville et ses paysages inondés. Au centre du Bow, l’Ile de Prince Island est complètement submergée ;  Chinatown et Eau Claire sont uniquement accessibles en canoé ; au nord de son lit, le Bow déborde par grosses vagues sur Memorial Drive, inondant à son tour l’est de Sunnyside. Le Stampede ground, qui accueille tous les ans le fameux Stampede, une grande part de l’identité Calgarienne, est complètement noyé sous l’eau. En son cœur, le Scotiabank Saddledome qui héberge les Calgary Flames, l’équipe de hockey de la ville, est a pris l’eau jusqu’au 10e gradin… Au zoo, les hippopotames se sont échappés de leur cage et errent dans les immenses marécages. Un paon est mort – apparemment par noyade – et les tigres n’ont du leur salut qu’à leur déplacement à la Cour de Justice.

Prince Island a été engloutie par le Bow

Prince Island a été complètement engloutie par le Bow.

Le Bow déborde massivement sur ses rives.

Le Bow déborde abondamment sur ses rives — vu ici de Sunnyside.

La partie est de Sunnyside a les pieds dans l'eau.

La partie est de Sunnyside a les pieds dans l’eau.

Sur Memorial drive, une truite de 30 cm gît...

Sur Memorial drive, une truite de 30 cm gît…

La ville est en apnée économique : le downtown et ses bureaux sont fermés jusqu’au milieu de la semaine suivante. L’Université de Calgary est également fermée aux étudiants et employés pour accueillir les réfugiés ainsi que les opérations de secours. Les principaux axes de circulation sont soit très encombrés soit fermés à la circulation. Certains magasins du sud de la ville sont pris d’assaut par crainte de pénurie d’eau. En fait, il règne sur la ville un sentiment d’urgence : les survols des hélicoptères (parfois équipés d’un mégaphone pour demander l’évacuation de certaines zones) et les sirènes des pompiers et policiers sont incessantes. Près de 100 000 personnes ont évacué leur logement, sur une population d’un peu plus d’un million. Mais bizarrement, notent les médias, les centres d’accueil restent massivement sous-occupés. C’est que la solidarité canadienne a joué à plein régime et la grande majorité des Calgariens a trouvé refuge chez des amis sur les hauteurs de la ville.

D’ailleurs, c’est également notre cas : en effet nous n’avions que l’embarras quant au choix du toit pour la nuit. A peine notre quartier en zone d’évacuation, une dizaines d’amis nous proposaient spontanément de passer la nuit chez eux. Ce sera chez Grant que nous passerons notre première nuit de naufragés, puis chez Eric.

Cette expérience nous a donné à voir l’efficacité des politiques canadiens et la solidarité incroyable qui unit les Canadiens en général. Dès le premier jour des inondations, le premier ministre du Canada, Stephen Harper – qui a fait avec plus ou moins de succès son doctorat à l’université de Calgary – s’est rendu dans la ville accompagné d’Alison Redford (Première Ministre de l’Alberta) et de Mayor Nenshi. Un survol d’hélicoptère plus tard (ou presque), le gouvernement provincial annonçait un fonds d’un milliard de dollars à distribuer immédiatement aux Calgariens les plus affectés ; les militaires étaient réquisitionnés pour secourir, déblayer et pomper. Un plan de reconstruction sur dix ans — oui, apparemment certains dégâts ne pourraient pas être réparés avant des années, cela m’étonne aussi — était également annoncé.

Avant de revenir dans notre chez nous, nous devons passer au centre communautaire faire un check-in avec des militaires avec un chapeau étrange. Chanceux, notre bâtiment n'aura connu ni inondation, ni coupure d'électricité.

Avant de revenir dans notre chez nous, nous devons passer au centre communautaire faire un check-in avec des militaires affublés d’étranges chapeaux. Chanceux, notre bâtiment n’aura connu ni inondation, ni coupure d’électricité.

Côté solidarité, Mayor Nenshi a lancé ce lundi un appel au bénévolat aux habitants de Calgary. La ville avait besoin de 600 personnes pour aider les évacués à retourner chez eux ; près du double se sont présentées. Sur les réseaux sociaux, différentes organisations qui avaient également appelé au bénévolat, informaient qu’ils avaient suffisamment de bénévoles et que ce n’était plus la peine de proposer son aide. Quant aux dons en nature, plusieurs organismes informaient pendant le weekend qu’ils n’avaient plus de place de nouveaux dans leurs locaux pour stocker couvertures, habits et autres denrées non périssables.

Mais remettons les évènements en perspective. Calgary a certes été touchée de façon exceptionnelle par les inondations. Mais à Canmore, High River, ainsi que dans certaines communautés de Premières Nations comme Siksika, au sud-est de Calgary, les inondations ont fait encore plus de ravages et pris des vies humaines. Ce même weekend, des inondations en Inde faisaient plusieurs milliers de morts. Nos caves inondées et coupures d’électricité paraissent bien ridicules en regard.

Je pique a Dr. Caso cette photo trouvée sur Twitter. A Siksika, les Premières Nations regarde leur communauté engloutie.

Je pique a Dr. Caso cette photo trouvée sur Twitter. A Siksika, les Premières Nations regardent leur communauté engloutie.

 

  1. Dr. CaSo dit :

    Eh ben, vous avez eu de la chance! Je me souviens bien du pont de la paix, c’est dingue de le voir comme ça!

  1. […] le type qui avait annoncé les inondations quelques semaines avant qu’elles n’arrivent (rappelez-vous), le type qui a attaqué les médias (sûrement le Mélanchon local), le type qui a dit qu’il […]

  2. […] L’Alberta est clairement une province qui vit, bon gré mal gré, de la rente pétrolière. Bref, quand le pétrole va tout va et ce sont tous les secteurs économiques qui en profitent. « Work hard, play hard » pourrait être le moto de la ville. Dans le centre-ville, un grand nombre de boutiques, restaurants, cafés, affichent le signe « Hiring Now !». Les services recrutent également, notamment dans la santé et l’éducation — y compris en français, les écoles françaises étant plutôt recherchées par les Canadiens anglophones. Et si vous travaillez avec un tournevis et un marteau plutôt qu’un ordinateur, la construction et la rénovation se portent bien. Et tout particulièrement depuis les inondations de juin dernier. […]

Leave a Reply