Les deux pieds dans la démocratie locale

Ce lundi, ce n’est pas seulement le jour où je prends une unité supplémentaire. A Calgary, c’est surtout le jour des élections municipales. Le jour où les électeurs s’expriment sur le devenir de Calgary. Si les enjeux ne sont pas très nombreux, mais ils sont néanmoins suffisamment importants pour qu’Aïda et moi aient eu envie d’apporter notre grain de sel dans ce grand micmac somme toute bien albertain.

Ce qu’il faut savoir au sujet du Conseil Municipal

Le Conseil Municipal est constitué d’un maire et de 14 conseillers (représentant 14 circonscriptions, appelées wards). Mais pour le dire franchement, la ville n’a pas tant de pouvoirs que cela : elle s’occupe de la police et des pompiers, des infrastructures en réseau (routes, énergie), du développement urbain (pas un sujet mineur à Calgary)… et c’est à peu près tout !

Une grande différence d’avec la France : pas de scrutin de listes, et encore moins de parti politique invoqué dans cette élection. Les candidats ne représentent qu’eux-mêmes et font du porte à porte pour convaincre leur concitoyens qu’ils sont les meilleurs — ou les inciter à poser un petit panneau publicitaire sur leur pelouse. Du coup, avec nos yeux habitués à la politique française toute bien codifiée, il nous semblait parfois difficile de lire les oppositions entre candidats.

En fait, si : il y a bien un sujet qui divise, voir qui fâche les Calgariens et divise les candidats : l’étalement urbain. C’est un sujet important pour toute agglomération, mais encore plus pour Calgary, qui s’est agrandit de manière spectaculaire dans les deux dernières décennies. Sachant que le financement des candidats est réglementé et contrôlé de manière assez laxiste en Alberta, cette histoire de pro- ou anti- étalement urbain allait devenir notre clé de lecture pour décrypter ces élections. Et même davantage au final : notre engagement. En bons petits Français animés d’un esprit contestataire — si, si, ne riez pas.

Prologue : réactivation de CivicCamp

L’histoire commence un soir de février 2013 à l’occasion d’un événement de réactivation de CivicCamp, sur la forme d’une « non-conférence » : pas d’intervenants, juste une vidéo pour lancer la discussion sur ce qui fait qu’une ville est vivante — ou plutôt, comme ils aiment à dire ici, vibrant. Chacun écrit sur des petites cartes les idées qui lui viennent en tête et le grand groupe se recompose en petits groupes de travail sur les thématiques qu’il a choisies. Aïda avait choisi de réfléchir sur les modes de déplacements doux — de mon côté, je rejoignais le groupe de réflexion sur les prochaines élections, articulé autour d’une idée : comment faire pour que les Calgariens aient un vote éclairé ? Perso, j’en avais aucune idée — je ne savais même pas comment fonctionnait le système politique local.

Pour la petite histoire, CivicCamp est un groupe de citoyens qui s’est formé avant les élections de 2010 autour de quelques grands principes (transparent, démocratique, non-partisan, ouvert à tous) et quelques idéaux (progressisme, transparence, développement durable, participation citoyenne). Et pour être sûr que la structure ne soit jamais gangrenée par quelques uns, les fondateurs ont pris soin de ne jamais lui donner une existence légale — ni entreprise, ni association, ni fondation. De sorte que CivicCamp c’est tout le monde et personne à la fois. Ou plutôt, c’est n’importe qui qui vient à une réunion avec la conviction de ses idées et l’envie de les mettre en oeuvre.

Pour être complet, le maire actuel de Calgary (le sémillant Mayor Nenshi, nous reviendrons un peu plus loin sur lui) est l’un des initiateurs de CivicCamp. Ce qui fait que beaucoup de ses détracteurs voient en CivicCamp une organisation à son service.

Episode 0 : un développeur immobilier déclare qu’il souhaite « acheter » les candidats

En avril 2013, une vidéo fuite sur Internet. Capturée au téléphone portable et révélée par Global News, on y voit le fondateur d’une entreprise de construction de maisons (Shane Homes) expliquer son plan (diabolique, forcément) pour prendre le contrôle du conseil municipal en soutenant des candidats pro-développement urbain. Petite anecdote croustillante : il écorne au passage certains actuels conseillers municipaux sur le thème « on les a financés comme il fallait en 2010, mais on comprend pas pourquoi ils ne votent jamais pour nos projets ». Bref, l’idée est de faire mieux en 2013 et surtout d’être mieux organisés !

Parce que oui : le très populaire Nenshi a certes toutes les chances d’être reconduit dans son fauteuil, mais les décisions sont prises à la majorité, avec une voix pour chacun des 15 membres du Conseil. Le plan de bataille est donc, à mots non couverts : on ne touche pas au maire, mais on lui adjoint des conseillers qui vont voter nos grands projets d’étalement de la ville.

Episode 1 : qui a financé qui en 2010 ? Une opération de libération des données

L’idée était déjà dans les tuyaux de notre groupe de travail. Mais la bombe lancée par le malheureux constructeurs de maison n’en a que mieux souligné l’urgence : il faut apporter un peu de transparence sur le financement des candidats. D’un côté, notre groupe se lançait dans le déchiffrage du code électoral albertain — l’un des plus laxistes libéraux au Canada. De l’autre, nous réfléchissions comment numériser toutes les données concernant le financement de la campagne de 2010. Car si la ville de Calgary rend bien public les comptes de campagne de chacun des candidats, c’est sous forme d’image des fichiers Excel, le tout au format PDF. Avec en prime de nombreuses erreurs de calcul (les comptes ne sont pas audités), des interprétations à géométrie variable du code électoral (révéler ou pas les noms des participants aux événements de levée de fond, telle est la question), et de nombreux caviardages pour mieux masquer certaines données.

Qu’à cela ne tienne, l’idée étant de « libérer » ces données (emprisonnées dans leur horible format PDF) et de les rendre aux Calgariens, j’ai développé une petite application en ligne qui affiche aléatoirement une ligne d’un PDF à la fois. De l’autre côté du clavier, des centaines de volontaires prenaient tous les jours quelques minutes pour reporter dans les bons champs (nom, prénom, montant, société, etc) les informations affichées à l’écran. Ce fut l’excitante phase « crowdsourcing » de notre projet — vous vous souvenez très sûrement de nos appels à l’aide insistants sur Facebook/Twitter à cette époque !

Dans les mois qui ont suivi notre petit groupe a méticuleusement vérifié ces données et tenté d’affecter un secteur à chacune des sociétés qui avaient contribué aux campagnes des candidats, à grand coups de clics sur Google et sur Yellow Pages. La dernière étape a consisté à créer des visualisations interactives pour permettre aux Calgariens de jouer avec ces données — cliquez ici pour explorer les dessous du financement de la campagne 2010.

Ce graphique montre le financement des élections de 2010 au niveau de la campagne — le site propose des visualisations pour comparer circonscriptions et candidats.

Le verdict est sans appel : les contributions des développeurs urbains et autres entreprises de l’immobilier représentent plus de la moitié des contributions provenant des organisations.

Episode 2 : poser les enjeux de l’élection municipale

En parallèle du travail sur le financement de l’élection 2010, notre petit groupe (qui rétrécissait un peu plus chaque mois) s’est mis dans l’idée de créer un guide présentant les enjeux des élections 2013. Au programme de ce guide de 16 pages, une série de courts articles sur ce que fait le Conseil Municipal, la participation aux dernières élections (pas fameuse-fameuse), la crise du logement, la maîtrise de l’étalement urbain (un fléau endémique), le développement des transports en communs, les récentes inondations, le besoin de transparence au sujet du financement des campagnes — pour n’en citer que quelques uns.

Vous l’avez compris, l’idée sous-jacente est comment faire de cette très jeune ville (en âge, comme en population) une ville toujours plus agréable à vivre… et soutenable. Si le coeur vous en dit, vous pouvez jeter un oeil à ce pamphlet (comme disent nos amis Québécois) par ici.

Edité a plus de 800 exemplaires (en plus d'une version Web), le guide a été distribué/placardé un peu partout dans la ville — ci-dessous, notre activisme politique dans les rues de Kensington.

Edité a plus de 800 exemplaires (en plus d’une version Web), le guide a été distribué/placardé un peu partout dans la ville — ci-dessus, coincé entre un concert de rap et un autre de métal (?) sur un panneau d’affichage public dans les rues de Kensington.

Episode 3 : organiser des débats entre candidats

L’une des initiatives les plus médiatisées de CivicCamp a été l’organisation de Forums dans chacune des circonscriptions, ainsi qu’un autre pour le fauteuil du maire (un scrutin à part). Même si les règles du débat étaient plutôt strictes — la discussion se fait uniquement entre le public et les candidats, et non entre candidats — c’était une occasion unique de réunir sur un même événement tous les candidats et de recueillir leurs points de vue.

Le débat entre candidats au fauteuil de maire était l’un de ceux qui valait son pesant de cacahuètes. Pour paraphraser le Calgary Herald, il y avait le type qui avait annoncé les inondations quelques semaines avant qu’elles n’arrivent (rappelez-vous), le type qui a attaqué les médias (sûrement le Mélanchon local), le type qui a dit qu’il sait qu’il ne va pas gagner, le type qui a disserté sur son amour du barbecue (le seul candidat sérieux face à Nenshi, qui revenait tout juste d’un concours au Kensas), le type qui a lu sa bible, averti de la vengeance de Dieu sous forme de prochaines inondations et a dénoncé les risques d’avoir un maire musulman (je vous rassure, celui là a beaucoup fait rire — d’ailleurs, si vous voulez une tranche de rire à peu de frais, jetez donc un oeil à son site Internet).

Et puis bien sûr, il y avait Nenshi (Mayor Nenshi, rappelez-vous). Un type atypique, né de parents Indiens originaires de Tanzanie, diplômé de Harvard, musulman, charismatique et drôle, très actif sur les réseaux sociaux, et qui avait créé la surprise en se faisant élire en 2010. Un type avec une vision très progressiste pour Calgary dont le seul défaut (il faut bien qu’il en ait un) est son ego… parfois un peu plus grand que lui.

Ah, et puis bah non pas de femmes. Enfin, la seule femme qui se présentait au fauteuil de maire n’est pas venue au forum. (Mais rassurez-vous, la gente féminine est plutôt bien représentée dans les autres circonscriptions.)

En quelques semaines, pelouses et trottoirs se sont parés des couleurs de la campagne.

En quelques semaines, pelouses et trottoirs se sont parés des couleurs de la campagne.

Epilogue(s)

Le vrai épilogue sera demain, lundi 20 heures, les résultats de l’élection. Mais il faut aussi avouer que même si les panneaux publicitaires sont sur les pelouses de toutes les maisons (hormis devant chez nous, notre bail nous l’interdisant), le porte à porte des candidats et les robocalls (ces appels téléphoniques réalisés par des robots pour pourchasser l’électeur jusque dans ses déplacements) presque quotidiens, l’élection omniprésente dans les médias, il me semble que le Calgarien de base n’est pas vraiment intéressé par ce scrutin. Pour preuve, la participation n’a été que de 53% en 2010 — contre 33% en 2007.

Toutefois, plusieurs événements récents nous confortent dans l’idée que les enjeux de soutenabilité et d’étalement urbain sont cruciaux à Calgary. Le dernier en date est la fuite, il y a quelques jours, d’un e-mail envoyé en interne d’une grosse entreprise de BTP et de développement urbain. Envoyé par un dirigeant à ses employés, il disait en substance : « les élections sont importantes pour notre secteur, alors vous trouverez en pièce jointe la liste des candidats que nous soutenons et pour laquelle il serait bien de voter » — lire l’histoire complète ici.

Enfin, un autre niveau de lecture me paraît extrêmement intéressant à analyser : il se joue à Calgary quelque chose qui dépasse Calgary. En effet, Calgary est le berceau du courant néo-libéral canadien (magistralement incarné dans toutes ses nuances par Stephen Harper à la tête du pays), généralement connu sous le nom d' »Ecole de Calgary » et alimenté en idées par l’Institut Manning. Mais Calgary est aussi la capitale économique de la province canadienne la plus conservatrice, dans laquelle un groupe d’universitaires et d’intellectuels se sont regroupés en 2010 avec la conviction que les choses pouvaient être autrement (CivicCamp, si vous avez suivi), et où l’un d’entre eux est même parvenu à se faire élire haut la main. Ce billet est déjà bien trop long (quoi, vous me lisez toujours ?), mais il me semble qu’il y a là quelque chose de tout à fait inédit en Amérique du Nord, peut-être une sorte de « signal faible »,  sur lequel nous reviendrons bientôt.

Banner-2010-Election-Website

Post-scriptum : notre volontariat auprès de CivicCamp est l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas beaucoup blogué récemment. Nous allons essayer de reprendre un rythme un peu plus régulier — eh oui, nous avons pas mal de choses à raconter !

  1. Dr. CaSo dit :

    Ce qui est pratique c’est que vous connaissez tous les termes en français alors que je ne les connais qu’en anglais (wards, councillors, etc.) :) Alors, qui a gagné chez vous? Vous êtes contents?

  2. Benjamin dit :

    Je ne suis pas très familier avec les élections au Canada, mais Nenshi est sur le point de l’emporter avec un un score qui ferait pâlir d’envie n’importe quel candidat aux prochaines élections municipales en France ! Près de 74% des voix, c’est un plébiscite.. totalement mérité à mes yeux :)
    Ce type est vraiment dévoué à la ville, talentueux, et avec des valeurs (transparence, accountability <- plus très sûr comment on dit ça en français :) que j'ai du mal à retrouver chez des hommes politiques en France. Dans les wards, je maîtrise un peu moins le sujet, mais tant que le candidat n'est pas un de ceux achetés par les développeurs urbains, et pourvu qu'il ait l'âme un peu progressiste, ça me va :) Comment se portent les choses du côté de YEG?

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  1. […] notre description de notre volontariat à CivicCamp pour apporter un peu de transparence à l’opacité de la campagne mun… nous vous proposons un rapide tour d’horizon des résultats en quatre […]

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