Il était une fois en Amérique

Il se passe quelque chose de fou en Amérique. Après plus de 50 ans de déclin, le pétrole se remet à couler à flots. Au point que l’Amérique du Nord est entrée dans une nouvelle ère du pétrole, mettant fin à trois décennies d’insécurité en approvisionnement. Cette nouvelle donne ne va cependant pas sans un certain nombre de défis pour les Etats-Unis et le Canada, avec potentiellement d’importantes répercussions économiques, environnementales et géopolitiques. Ce billet propose un petit condensé de deux articles que j’ai récemment publiés à ce sujet.

Une révolution plurielle. Si ce renouveau du pétrole prend des formes très différentes aux Etats-Unis et au Canada, elles ont pour point commun de reposer sur le développement du pétrole non-conventionnel. Aux Etats-Unis, la combinaison du forage horizontal et de la fracturation hydraulique (le fameux « fracking ») a déclenché la révolution du gaz et du pétrole de schiste. L’une de ses principales caractéristiques est le fait que ce nouveau type de puits a des rendements qui décroissent très, très rapidement après leur forage. Ce qui fait qu’il faut forer de nombreux puits pour maintenir un niveau de production constant. Au Canada, la révolution du pétrole est très différente : elle repose sur l’exploitation des sables bitumineux, localisés pour la majeure partie en Alberta. A l’inverse du pétrole de schiste, ceux-ci exigent une longue planification en amont et offrent des rendements parfaitement prévisibles — en cela, ce n’est pas exactement une révolution, même si la récente hausse du prix du pétrole l’a soudain rendu soudainement attractif. En revanche, le bitume produit n’est pas facile à transporter par pipeline ou à transformer en produits raffinés, tant il est lourd et dense (pensez à de la mélasse). Il subit donc généralement des opérations supplémentaires avant d’être acheminé jusqu’aux raffineries.

Production de pétrole en Amérique du Nord

La production de pétrole en Amérique du Nord : boom soudain aux Etats-Unis, décollage progressif au Canada (statistiques et projections de l’Energy Information Agency américaine et de l’Office National de l’Energie canadien).

L’accès au marché. Ce renouveau de production touche des régions qui ne sont pas historiquement des régions productrices de pétrole — ou, du moins, pas dans les proportions actuelles — et de ce fait sont mal connectées au marché que sont les raffineries. Au Canada, la région en pleine croissance est l’Alberta, province enclavée entre les prairies et les Rocheuses ; aux Etats-Unis, une grande partie de la nouvelle production provient du champ de Bakken, principalement situé en Dakota du Nord. Quant à la capacité de raffinage, elle se situe pour l’essentiel en Amérique du Nord dans le Mid-Ouest américain (à proximité des grands foyers de consommation) et le Golfe du Mexique (notamment pour un accès facile au marché international). Dans cette configuration, un problème essentiel est la capacité limitée du réseau de pipelines qui transporte le pétrole brut des champs pétrolifères jusqu’aux raffineries. Les pipelines actuels sont déjà saturés et d’ici quelques années ne suffiront plus du tout à desservir la production de l’Alberta et du champ de Bakken. Tout ceci explique l’intense lobby organisé autour du pipeline Keystone XL qui à lui seul donnerait un bon bol d’air frais aux compagnies pétrolières en Alberta. En attendant la décision américaine finale au sujet de la réalisation ou non de ce projet (ainsi qu’une flopée d’autres pipelines moins médiatiques), la situation profite aux raffineries (la capacité limitée encourage des prix du brut à la baisse) et fait le beurre du transport de pétrole par train (en Amérique du Nord les convois de marchandise peuvent aligner les wagon-citernes sur plusieurs kilomètres de long).

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Au sud ? A l’est ? A l’ouest ? En Amérique du Nord, les pipelines ne savent plus où donner de la tête. Les marchés les veulent partout, mais les citoyens nulle part.

L’accès aux nouveaux marchés. L’avenir du pétrole ne se situant pas en Amérique du Nord, une autre série de pipelines a été proposée pour désenclaver l’Alberta. Un premier jeu voudrait traverser les Rocheuses pour accéder aux ports de Colombie Britannique et ainsi exporter sur les marchés asiatiques dont la demande est en pleine croissance (pensez juste à la Chine et l’Inde). Un autre jeu de pipelines vise à apporter l’indépendance énergétique au Canada. Parce que oui, c’est là un paradoxe pas des moindres : alors que l’Alberta produit presque deux fois plus de pétrole que le Canada ne consomme, la grande majorité de la production part aux Etats-Unis. Pendant ce temps, l’est du Canada (pour faire vite : le Québec et les provinces maritimes) doivent importer de grandes quantités de pétrole au prix du marché international — généralement 20 à 30% plus cher que le marché intérieur. Les raisons à cette situations sont plurielles (échec d’une stratégie énergétique nationale sous Trudeau, compétence provinciale de l’énergie, régulation des échanges dominée par les lois du marché, etc.) mais il ne s’agit à mes yeux que d’un exemple de plus où le Canada préfère exporter sa création de valeur aux Etats-Unis plutôt que de desservir son marché intérieur.

Vers une ère de l’insécurité dans l’accès au marché ? De 1973 à 2008, l’Amérique du Nord était dans une ère du pétrole définie par une insécurité de l’offre, marquée par des chocs pétroliers qui lui a fait réaliser sa dépendance aux énergies fossiles. La réponse à cette insécurité s’était faite de deux manières : une réponse intérieure d’une part, visant à réduire la consommation ; une réponse géopolitique d’autre part, visant à sécuriser l’accès au Golfe persique. Si bien que le coût du pétrole avait un coût caché : celui de la présence militaire américaine dans un certain nombre de pays producteurs et de quelques guerres menées « au nom de la démocratie ». En l’état actuel des choses, le renouveau du pétrole accompagné de difficultés à reconnecter production et marchés intérieurs pourrait mener l’Amérique du Nord dans une ère de l’insécurité de l’accès au marché. En effet, la majorité des projets de pipelines proposés sont aujourd’hui controversés, principalement du fait de quatre argumentations :

  • Gaz à effets de serre et changement climatique : la production et la transformation de pétrole non conventionnel (tels que les sables bitumineux et le pétrole de schiste) requièrent beaucoup plus d’énergie que le pétrole conventionnel. L’énergie utilisée étant majoritairement fossile, ce pétrole, avant même d’être consommé dans votre voiture, a déjà émis jusque 20% d’émissions de gaz à effet de serre en plus qu’un pétrole conventionnel du Moyen-Orient. Par ailleurs, beaucoup de détracteurs soulignent que le développement de ces ressources ne ferait que perpétuer notre dépendance au pétrole — et donc reculer la transition énergétique.
  • L’empreinte eau : si le pétrole de schiste et les sables bitumineux utilisent des techniques de production différentes, leur point commun est d’être particulièrement gourmandes en eau (par exemple, une fracturation hydraulique nécessite plusieurs millions de litres d’eau). Par ailleurs, ces techniques comportent d’importants risques de contamination des eaux de surface ainsi que des nappes phréatiques.
  • Les déversements accidentels : plus qu’une simple posture NIMBY, de récents accidents de pipelines et de trains pleins de produits pétroliers (pensez à Lac-Mégantic) ont défrayé la chronique ces dernières années.
  • Les traités avec les Premières Nations (au Canada uniquement) : une grande partie des champs pétrolifères, ainsi que des tracés de pipelines sont situés sur des réserves indiennes. Or, une partie de ceux-ci contestent les traités signés avec le gouvernement canadien au XIXe siècle.

Vers une baisse de la demande en pétrole en Amérique du Nord. Autant incroyable que cela puisse paraître, de nombreux indices laissent à penser que les Etats-Unis et le Canada pourraient consommer beaucoup moins de pétrole dans les décennies à venir. En premier lieu vient la compétition de nouvelles énergies, plus ou moins vertes, mais souvent moins chères ou subventionnées. Le gaz naturel se développe à grande vitesse pour les chaines logistiques (grâce à un gaz naturel très bon marché du fait de la révolution du gaz de schiste), les biocarburants (ethanol et biodiesel) sont encouragés par la réglementation américaine Open Fuel Standard Act (2011), de même que la voiture électrique dont la technologie a fait un bond en l’espace de quelques années. Ensuite vient une demande en pleine restructuration du fait d’une multitude de facteurs. Les nouvelles technologies ont totalement bouleversé notre rapport au travail, au voyage, à la consommation, et de manière plus générale, nos interactions sociales. La génération Y, imprégnée de culture numérique, a été totalement façonnée par ces grandes transformations sociétales, et adopte un mode de vie à l’opposé de la génération X, obsédée par la voiture et le pavillon de banlieue dans l’Amérique de l’après-guerre. Développement de programmes de voitures partagées (Car2Go croit à grande vitesse partout en Amérique du Nord), adoption de modes de vie urbains et de modes de déplacements doux (vélo, trottinette, marche à pied), redensification des villes, l’impact de ces changements de comportements sur les besoins en transport est, et sera, considérable.

L'acceptation sociale

L’acceptation sociale des nouveaux pipelines peut ouvrir ou fermer le robinet du pétrole. Et mener à un marasme économique… ou une meilleur redistribution des revenus pétrole, en particulier pour financer les technologies vertes.

Quel scénario pour demain ? Boom de la production de pétrole SANS accès suffisant au marché ASSOCIÉ à une réduction de la demande ne constitue pas une très bonne équation économique. Dans cette équation, l’acceptation sociétale pour la construction de nouveaux pipelines semble la seule clé à même d’empêcher un marasme économique qui découlerait d’une surproduction continentale — c’est ce que tente de résumer l’image précédente. Imaginons maintenant que cette acceptation sociétale se fasse contre un engagement de réinvestir une partie de l’argent de la manne pétrolière dans les technologies vertes, pour développer un secteur d’avenir et verdir le système énergétique. Je dis ça, je dis rien, mais il me semble que le Canada — j’aimerais inclure les Etats-Unis, mais je préfère être réaliste — aurait là quelques arguments à emporter dans ses bagages lors de la prochaine conférence sur le changement climatique organisée à Paris en 2015 (COP21). Et peut-être qu’ainsi Calgary ne sera un jour plus la capitale canadienne du pétrole, mais pleinement la capitale énergétique du Canada.

Pour aller plus loin, voici les liens vers deux articles que j’ai récemment co-écrits à ce sujet :

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