Bilan de printemps

Au printemps, certains font le ménage. Nous, nous faisons le bilan. Parce que voilà, ça fait aujourd’hui tout pile quatre mois que nous avons quitté le vieux-monde pour le nouveau. L’occasion de livrer un petit pot pourri de nos impressions calgariennes, qui peut-être vous donnera envie de traverser l’Atlantique pour passer une tête… ou pas.

En fait, nos six premières semaines ont été presque décisives : c’était les semaines de toutes les découvertes (culture locale, fonctionnement du marché de l’emploi, etc), de tous les étonnements (« tiens une salade au goût de caoutchouc ! ») et de l’adaptation à notre nouvel environnement. Elles nous ont demandé beaucoup d’énergie, mais la stratégie a payée : en six petites semaines, nous avions un travail qui correspondait à notre formation et un logement dans un quartier vivant que l’on ne finit pas de redécouvrir les beaux jours arrivant. Nous nous sommes également impliqués dans différents volontariats, qui nous ont permis de rencontrer des personnes très sympas. Le volontariat, c’est souvent ici une bonne stratégie pour décrocher un emploi, à l’encontre totale de notre culture franchouillarde. C’est d’ailleurs comme cela que nous avons décroché nos jobs dans un institut de recherche sur le développement durable de l’Université de Calgary (assez reconnu et plutôt innovant), ainsi qu’une mission de consulting.

"Sunnyside Local Pride!" proclame le panneau, même si en Alberta le soleil brille pour tout le monde.

Ces premières expériences et ce premier emploi nous ont révélé que, en Alberta, la culture du travail est vraiment très différente de la culture française. En fait, la culture albertaine tout court nous parait bien loin de notre bonne vieille Europe. Un ami nous racontait que selon des chercheurs en anthropologie, en termes de différences culturelles, les Canadiens sont plus éloignés des français dans leur manière de travailler que les Indiens (ceux d’Inde hein). Bref, c’est pas parce qu’on est blanc (ou pas, d’ailleurs..) et qu’on appartient à un pays du ‘Nord’, que l’on partage une même culture. Je dirais même que les quiproquos peuvent être fréquents !

Société consensuelle. Pour n’en citer qu’un, un trait marquant de la culture locale est le besoin permanent du consensus. Au travail, comme dans la vie, les relations doivent être lisses, enjouées, voire empreintes d’une amicalité quasi-suspecte. Dans les magasins, les clients sont accueillis d’un « How are you today ? », auquel il faut vraiment répondre — positivement de préférence. Au travail, les réunions sont souvent ponctuées de blagues et de grands éclats de rire (à moins qu’il ne s’agisse que d’un trait propre au fonctionnariat universitaire dans lequel nous évoluons). Les journées commencent et finissent toujours par des ‘small talks’, où il vous faut disserter sur la pluie et le beau temps (même si tous savent d’expérience qu’il est totalement imprévisible… et qu’il s’agit plus souvent de neige de que de pluie !), les activités du week end (forcément pleines d’aventures et de surprises) ou la famille (évidemment heureuse). Bref, esprits chagrins ou volcaniques, s’abstenir. Hypocrisie généralisée ? Pas forcément. Il s’agit d’une politesse exacerbée qui peut paraître excessive selon nos critères (mais avouez qu’il est vraiment facile de surpasser la politesse parisienne…) et qui peut s’expliquer par une envie de paix sociale partagée, à laquelle on vous conseille fortement de souscrire. De ce fait, les chiffres de la délinquance parmi les plus bas d’Amérique du Nord, ce qui oblige les médias à nous bassiner avec les accidents de voiture, faute d’autres faits divers pour ouvrir les informations.

Alors le Canada, pays de la paix sociale ? Pas facile de se prononcer depuis Calgary, qui semble un petit microcosme bien particulier. Parce que pendant que l’Alberta a une santé économique du feu de Dieu (plus de 10 000 emplois créés chaque mois en mars et avril, du jamais vu depuis plusieurs décennies !), l’Est du pays fait face à des difficultés économiques, qui tendent un peu le climat social. Le Québec, surtout, en fait les frais ; la hausse des frais de scolarité à l’université donne lieu depuis près de trois mois à des manifestations géantes qui font régulièrement la une, même 4000 km plus à l’ouest. Mais l’autonomie politique assez élevée de chaque province fait que les Canadiens ne se sentent pas forcément concernés par un avenir économique commun. Et aucun n’est bien entendu d’accord pour payer pour son voisin. Cela se voit assez bien sur la thématique énergétique, le sujet est sur toutes les bouches ici. Complètement dérégulé et fondé sur les hydrocarbures non conventionnels (schistes bitumineux, gaz de schistes et consort), le marché attire tous les investisseurs. Bien entendu, Total n’a pas su résister à l’appel et s’est implanté en Alberta depuis plusieurs années, sans avoir pour autant encore commencé à exploiter des ressources. Ce qui est drôle d’ailleurs, c’est que Total est très peu connu ici ; mais quand il l’est, il jouit souvent d’une image plus verte que ses concurrents. Un effet collatéral de l’arrivée de Total a été l’ouverture d’un Consulat à Calgary même en 2010, doté du doux surnom de « consulat Total ». Pas (ou peu) de services aux ressortissants, on aura pourtant essayé…

Inauguré il n'y a même pas deux mois, le "Peace bridge" est en fait devenu un peu le pont de la discorde. En cause, en vrac : son coût qui a explosé en cours de construction, son architecte espagnol, son esthétique, etc. Mais nous il nous rend bien service pour nous rendre en quelques coups de pédales dans le Downtown.

Alors Calgary, province de la bulle énergétique sale ? Le problème de l’Alberta est son enclavement ; elle a beau être assise sur la troisième réserve d’or noir au monde, elle manque cruellement de moyens massifs et bon marché pour l’exporter, que ce soit par la route, par rail ou par pipeline. Ce manque d’accès aux marchés l’oblige à vendre ses hydrocarbures 20 à 30 % moins chers. Et plusieurs études prédisent que si elle n’arrive pas résoudre ce problème d’ici trois ans, il en sera fini de la ruée vers l’or noir, les coûts d’exploitation étant trop élevés face aux coûts d’accès aux marchés. Un match dont la planète sortirait cependant gagnante, tant les méthodes d’extraction restent encore peu réglementées.

La pluie, la neige, le beau temps. Le jour où nous avons atterri, il faisait -20°C le jour et -40°C la nuit. Un moment, on a vraiment cru que le Canada c’était ça. Bref, on a vraiment cru qu’on allait faire demi-tour. Puis les Canadiens nous ont expliqué que ces épisodes extrêmes n’arrivaient que quelques semaines éparses dans l’hiver et nous avons fait connaissance avec Chinook. Et depuis, nous avons appris à mieux connaître la météo calgarienne… et à s’en méfier : des températures fraîches la nuit, douce en journée lorsque soleil et chinook sont là (deux jours sur trois), mais un climat toujours très sec. Et je ne parle pas uniquement de la pluie, que nous n’avons vue qu’une poignée de fois en quatre petits mois. En toute saison, l’air est extrêmement sec, ce qui rend le froid beaucoup plus acceptable, et la chaleur parfois intolérable. A propos de soleil, il semble qu’on nous ait un peu trop survendu les fameux « 330 jours de soleil » par an. Soit ces statistiques sont issues d’une année exceptionnelle… soit ils mesurent le soleil au dessus des nuages ! Sans rire, les journées sont effectivement autrement moins grises qu’à Paris. On doit même avoir une bonne vingtaine de jours pleinement ensoleillés par mois ! Et quand le soleil est là, il rigole pas : crème solaire obligatoire pour ma peau bien blanche et lunettes de soleil pour tout le monde. Par 1 000 mètres d’altitude, la luminosité est très forte — au point parfois de donner des maux de tête.

Quant à la neige, les Calgariens adorent raconter qu’elle peut pointer ses flocons à tous les mois de l’année, même en été lorsqu’il fait plus de 20°C ! Nous en avons eu un avant-goût la semaine passée, lorsqu’une grosse tempête de neige s’est abattue pendant quelques heures sur la ville alors que nous chevauchions nos vélos en direction du Consulat français, probablement pour empêcher les Français de se rendre aux urnes (la neige, pas nous). Dans l’après-midi, le grand beau soleil était de retour, effaçant toute trace de neige. Une bonne blague répandue ici dit : « You don’t like the weather? Just wait 5 minutes.. » (‘Si tu n’aimes pas le temps qu’il fait, attends juste 5 minutes’). Bref, le climat albertain, c’est un peu un temps breton, l’amplitude en plus.

Le Calgarien, espèce protégée. Rencontrer de vrais Calgariens à Calgary est mission compliquée. La majorité des personnes rencontrées ici sont soit des Canadiens venant d’autres provinces, soit des immigrés arrivés il y a moins d’une décennie au Canada, généralement au moment du boom pétrolier de la province, entre la fin des années 1990 et la crise financière des années 2000. Toutefois, il arrive parfois de tomber sur un spécimen indigène, né et élevé à Calgary. Dans ce cas, il y a de fortes chances qu’il revendique sa culture ‘red-neck’, que l’on pourrait traduire par ‘cul-terreux ignare et fier de l’être, généralement adepte de la beaufitude’. Qui sont alors les Calgariens du quotidien, ceux croisés dans le tramway, la rue ou les magasins ? Les asiatiques viennent en premier, comme souvent en Amérique du Nord. D’ailleurs le downtown de Calgary a son Chinatown, avec des immeubles aux toits pagodés et des restaurants chinois (et aussi vietnamiens). Les Européens sont les seconds représentés, souvent originaires des pays d’Europe de l’Est ou du Centre : Ukrainiens, Polonais et balkaniques sont ici particulièrement représentés. Les Indiens forment également une forte communauté, emmenée par le maire de Calgary, Naheed Nanshi, d’origine indienne. N’oublions pas les Sikhs et les Pakistanais, qui semblent s’être tous spécialisés dans le taxi, malgré souvent de prestigieux diplômes universitaires. Calgary ressemble assurément à une tour de Babel où l’on peut entendre tous les accents du monde, animée d’un esprit pionnier.

Aïda posant fièrement avec son destrier chèrement déniché : un vélo european-style. Qu'il vente, qu'il neige, et même dans la nuit par -15°C, nos vélos nous ont rendu de sacrés services.

Sportif comme un Calgarien ! Les Calgariens étant de grands sportifs, on a décidé de les imiter pour mieux s’intégrer. Plus sérieusement, même si la ville est un peu le royaume de la voiture, tout ici se prête au sport : pistes cyclables (pour certaines déneigées en hiver), terrains de basket en plein air, nombreux parcs… et surtout un grand soleil qui ne donne pas envie de s’enfermer. Alors notre premier achat, 10 jours après notre arrivée, s’est porté sur deux vélos d’occasion dénichés sur Kijiji, le site à tout faire. Depuis, le vélo, c’est tous les jours, pour aller à la gare de tramway comme dans le Downtown. L’hiver nous a aussi donné l’occasion de pratiquer un peu de ski, de descente bien sûr, mais aussi de fond — skating sur les pistes des JO de 1988 ! A cela, on ajouté depuis peu le badminton toutes les semaines (parfois en doubles avec des amis), et j’ai (Benjamin) pour ma part commencé le basketball et le volleyball dans une league, avec matches toutes les semaines — le nom de notre équipe : « Kiss my pass » !

En maillots-pas-jaune, les Kiss-my-pass dans une tentative désespérée de faire rentrer la balle récalcitrante dans le panier.

Mais aussi, en vrac. Je me suis fait confisquer mon permis de conduire rose en allant en demander mon permis albertain : au Canada il est illégal d’avoir deux permis. Nous avons enfin obtenue notre assurance sociale Albertaine (Alberta Health Care), particulièrement avancée pour l’Amérique du Nord : le médecin est gratuit, seuls les médicaments et les dentistes sont payants — gare à nos dents ! Et encore juste faut-il trouver un médecin qui nous accepte comme référent, certains ayant des listes d’attentes de plusieurs années. Ha, on a aussi échappé à un jeune couple qui, nous pensant sans doute égarés et sans repères, souhaitait se proclamer nos mentors attitrés. Soit contre espèces sonnantes et trébuchantes soit contre notre enrôlement dans leur secte, on n’a pas vraiment bien saisi l’entourloupe, mais assurément un moment bien comique !

Loin de la France, mais nous ne l'oublions pas pour autant. Chez nous France Culture résonne autant que CBC, tout comme le Petit Journal de Canal+, qui nous a offert un poste d'observation drôlissime de la campagne présidentielle. Et en bons français, à chacun des scrutins, nous avons réunis compatriotes et amis francophiles autour d'un bon brunch pour suivre les résultats. (Photo prise au fameux Consulat de France à Calgary, où nous étions volontaires le jour des élections).

Bref, c’était en quelques lignes un petit aperçu de notre adaptation calgarienne. Tout ça pour dire que nous sommes vraiment heureux de notre nouvelle vie en Alberta. Après Paris, c’est un nouveau rythme. Tous les jours nous quittons le travail vers 16h30 et avons une vraie soirée pour faire une multitude d’activités : échecs, sport, ballades, films, mais aussi la cuisine — quiches, pizzas, lasagnes, cookies, nous passons beaucoup de temps dans notre cuisine aussi grande que notre ex-studio parisien ! Quoique bien Nord-Américain notre nouveau mode de vie nous semble autrement moins consumériste qu’à Paris. Avec le retour des beaux jours, l’Alberta nous offre un nouveau visage et mille nouvelles activités à faire dehors. Et depuis quelques jours, Calgary a été élevée au rang de capitale canadienne de la culture, avec maintes manifestations à la clé. Bref, pas sûr qu’on ait envie d’en partir, même quand viendra l’automne. Une affaire à suivre, rendez-vous ici dans quelques mois pour le bilan de l’été !

  1. Raphael dit :

    « Le volontariat, c’est souvent ici une bonne stratégie pour décrocher un emploi, à l’encontre totale de notre culture franchouillarde. » …. petit raccourci ici quand même! #generalité

    • Benjamin dit :

      Bah disons qu’on nous l’avait fortement conseillé et que ça a marché. Pas que pour nous d’ailleurs, plusieurs de nos amis et connaissances ont obtenu un travail en postulant comme volontaires. Ensuite oui, ça dépend évidemment des secteurs et de la structure :)

  2. corinne dit :

    mais Benji, tu ne fais plus ton célèbre RISOTTO ?????????????

  3. Aïda dit :

    Cela fait presque quatre mois que je l’attends. La mascarpone quant à elle végète, tant bien que mal, dans le frigo, espérant des jours meilleurs qui ne viendront plus. Et les verrines, vides, meurent de fin. Les boudoirs eux, s’effritent avec le temps, ne comprenant pas quel fût leur tord pour être condamnés à la poussière et au rassi… Voilà une des réalités cachés de ce bilan de printemps…

  4. Sabine dit :

    Bonjour Aïda et Benjamin,

    Je m’appelle Sabine et je suis une « jeune » (28ans) étudiante à U of C. Tout d’abord, bravo pour votre blog très bien fourni! Cela fait un an que je suis ici à Calgary mais étant enfermée dans mon laboratoire j’ai des lacunes concernant la culture Albertaine…–‘
    J’aurais une question concernant le permis de conduire. Me l’étant également fait confisquer, je me demande comment je vais conduire pendant mes vacances en France. Je n’ai toujours pas su trouver l’information. Faut-il faire une demande de permis international au consulat? (le comble^^)

    Merci!

    • Benjamin dit :

      Bonjour Sabine,
      Merci pour ton commentaire ! Pourquoi ne pas déjeuner ensemble un de ces midis, puisqu’il se trouve qu’Aïda et moi travaillons également à l’UofC.. nous pourrons causer permis de conduire et autres subtilités de la culture albertaine :)
      Je t’envoie un mail de suite,
      Benjamin

  5. 94Terrence dit :

    Hi blogger, i must say you have very interesting articles here.
    Your blog should go viral. You need initial traffic only.
    How to get it? Search for; Mertiso’s tips go
    viral

  1. There are no trackbacks for this post yet.

Leave a Reply